Le retour de Paul Biya (93 ans) au Cameroun: les enjeux politiques de sa succession par Dr Ben Zahoui-Dégbou

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Le retour de Paul Biya (93 ans) au Cameroun: les enjeux politiques de sa succession par Dr Ben Zahoui-Dégbou - wikipedia

Dernère mise à jour -

Le retour du Président Paul Biya au Cameroun, le 20 août dernier, après plus de dix semaines passées à Genève, s’inscrit dans un contexte politique très sensible. À 93 ans, le Président camerounais reste l’un des dirigeants les plus âgés au monde et celui qui est au pouvoir depuis longtemps (43 ans) sur le continent africain. Élu pour un huitième mandat à l’issue de l’élection présidentielle d’octobre 2025, il dirige le Cameroun, depuis novembre 1982. Son absence prolongée du pays a naturellement suscité des questions légitimes sur la continuité de l’État, sa capacité à exercer pleinement ses fonctions et surtout sur les modalités de sa succession. Justement cette question de sa succession n’est plus une hypothèse lointaine ; elle devient aujourd’hui l’un des principaux problèmes politiques du Cameroun.

En avril 2026, le Gouvernement camerounais a engagé une réforme constitutionnelle qui rétablit la fonction de Vice‑Président de la République. En principe cette fonction est censée garantir la continuité de l’État si la Présidence devient vacante. Dès lors, plusieurs questions se posent : qui pourra succéder à Paul Biya ? Sous quelles règles ? La succession sera‑t‑elle institutionnelle, politique ou même familiale ? Le RDPC pourra‑t‑il garder son unité ? Et surtout, le Cameroun peut‑il réussir une transition pacifique après plus de quatre décennies de pouvoir personnel fortement centralisé ? L’analyse de ces questions montre cinq enjeux majeurs : l’enjeu constitutionnel, l’enjeu de la succession au sein du RDPC, l’hypothèse d’une succession familiale, le risque de fragmentation politique et la nécessité d’une transition démocratique qui préserve l’unité nationale.

Pendant plusieurs décennies, la succession de Paul Biya est restée théorique.

La longévité exceptionnelle du Président a progressivement créé une situation où le système politique camerounais tournait autour de lui. Le Président Biya était à la fois le sommet de l’État, le Chef de la majorité présidentielle et l’arbitre ultime des équilibres entre les différentes parties de l’appareil politique. Dans ce sens, la réforme constitutionnelle d’avril 2026 représente un tournant majeur. En effet, le Parlement camerounais a adopté une modification qui réintroduit la fonction de Vice‑Président de la République qui sera nommé par Paul Biya.

Le titulaire peut prendre la suite en cas de décès, de démission ou d’incapacité. Cette reforme qui est bienvenue peut être vu sous deux angles. Dans un premier temps, elle répond à la nécessité de garantir la continuité institutionnelle au sommet de l’État. Dans un État moderne, le pouvoir ne doit pas reposer uniquement sur la santé d’une personne. La désignation d’un successeur constitutionnel avant la fin du mandat peut éviter un vide politique et empêcher une lutte désordonnée entre les prétendants à la succession.

Une seconde lecture plus politique, montre que la nomination du Vice‑Président par Paul Biya lui ouvre une possibilité d’une succession contrôlée voire familiale. Le débat ne porte donc plus seulement sur l’existence d’un mécanisme constitutionnel, mais sur l’identité de la personne qui sera choisie pour l’incarner. Plusieurs mois après la création de cette fonction, le titulaire n’était toujours pas officiellement désigné. Ce vide alimente les spéculations et montre que la vraie lutte pour la succession reste encore bien ouverte. La question principale est celle-ci : le Vice‑Président sera‑t-il vraiment le garant de la continuité de l’État ou simplement l’instrument principal pour préparer l’après‑Biya ?

Le deuxième enjeu de cette succession au Cameroun concerne directement le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), formation politique au pouvoir depuis 1985. La longévité du système Biya a produit une forte personnalisation du pouvoir. Dans ce type de configuration politique, la question de la succession est particulièrement délicate parce que le Chef demeure l’arbitre entre des réseaux politiques, administratifs, économiques, territoriaux et familiaux. Dans cette optique, la succession de Paul Biya risque de se transformer en une lutte entre plusieurs groupes qui veulent prendre le contrôle de l’appareil d’État et du parti présidentiel. Le vrai enjeu ne sera pas tant de savoir qui veut devenir Président, mais qui pourra rassembler une coalition assez large pour diriger le RDPC et l’État. Cette distinction est essentielle.

Le Cameroun dispose d’une administration puissante, d’une classe politique expérimentée, d’une armée bien structurée et de nombreux réseaux d’influence. L’équilibre entre ces forces repose depuis longtemps sur l’autorité arbitrale de Paul Biya. Son départ pourrait libérer des rivalités longtemps contenues. Les changements de 2026 à la tête des deux chambres du Parlement ont déjà relancé les questions sur les futurs équilibres du régime. La succession pourrait alors devenir une compétition entre technocrates, responsables du RDPC, hauts fonctionnaires, représentants des différentes régions et personnalités proches de la présidence. Le principal danger donc serait une fragmentation du parti présidentiel.

L’histoire récente de la politique africaine montre qu’un parti dominant peut garder son influence après la disparition de son fondateur ou de son dirigeant historique, à condition d’avoir des institutions internes assez solides pour organiser la succession. Le problème du Cameroun est que la stabilité du régime a longtemps été liée à la personne de Paul Biya. Après lui le système politique camerounais devra prouver qu’il peut survivre à son fondateur sans recourir à la violence ni à une rupture des institutions.

L’hypothèse d’une dynastisation de la succession avec Emmanuel Franck Olivier Biya.

Un des points les plus sensibles de la succession porte sur la possibilité que Franck Biya, fils du président, se présente ou soit nommé. Il faut distinguer clairement les faits avérés des spéculations politiques. Aucun acte officiel ne désigne Franck Biya comme successeur à ce jour. Toutefois, son nom apparaît régulièrement dans les analyses sur l’après‑Biya, surtout depuis la création du poste de Vice‑Président de la République.
Si l’hypothèse se concrétise, elle déclenchera à coup sûr, un débat important sur la nature du régime camerounais. Les défenseurs de la succession familiale la présenteront comme un moyen d’assurer la continuité, de préserver la stabilité et d’éviter une lutte brutale entre factions rivales au du RDPC. Mais elle pourrait aussi être perçue par une partie de l’opinion comme une dynastisation du pouvoir. Cette question est particulièrement importante dans un pays où la population est très jeune : plus de 70 % des Camerounais ont moins de 35 ans. Il existe donc un risque de décalage entre une génération politique façonnée dans les années 1980 et une jeunesse camerounaise qui veut davantage de renouvellement des élites, de mobilité sociale, d’emploi et de participation politique. Une succession familiale peut déclencher le mécontentement d’une partie de la jeunesse et transformer une question institutionnelle en crise de légitimité. L’enjeu ne serait plus seulement : « Qui succédera à Paul Biya » mais il poserait la question de savoir si « Le Cameroun appartient-il à une génération politique ou à tous les citoyens camerounais ». Cette question porte directement sur la légitimité démocratique du futur pouvoir.

Le risque visible d’une crise de succession.

Le quatrième enjeu de la succession au Cameroun consiste à assurer la stabilité politique. En effet ce pays fait face à plusieurs faiblesses : d’abord la menace permanente de séparatiste dans les régions anglophones, la menace de Boko Haram dans l’Extrême‑Nord, des difficultés économiques et sociales, le chômage des jeunes et la méfiance d’une partie de la population envers les institutions. Pour rappel, la crise anglophone a commencé à la fin de 2016. Des milliers de Camerounais anglophones étaient descendus dans les rues pour dénoncer la marginalisation de leurs traditions et systèmes anglophones. Mais ces manifestations, largement pacifiques, ont été brutalement réprimées par l’État.

Des groupes armés séparatistes sont alors rapidement apparus. Fin 2017, ils ont proclamé l’indépendance des régions du nord-ouest et du sud-ouest en tant que « République fédérale d’Ambazonie ». De violents affrontements s’en sont suivis entre l’armée camerounaise et les séparatistes armés, connus collectivement sous le nom d’Ambazoniens. Ces affrontements continuent jusqu’à ce jour. Dans ce contexte, une transition mal préparée peut entraîner des effets graves. Le danger principal ne sera pas forcément un coup d’État traditionnel. Une crise de légitimité peut éclater, une lutte entre factions de l’appareil d’État peut surgir, la contestation électorale peut s’intensifier ou la mobilisation populaire peut se déclencher.

L’élection présidentielle de 2025 a déjà prouvé que la question électorale est très sensible. Paul Biya avait été déclaré vainqueur avec 53,66 % des voix contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary. L’opposition avait contesté ces résultats et les violences postélectorales. La succession doit d’abord régler un problème essentiel : créer un successeur qui soit à la fois légal au regard de la loi et légitime aux yeux de la population. La distinction entre légalité et légitimité est cruciale. Un pouvoir peut être conforme à la constitution et, en même temps, être contesté politiquement. Dans une période de transition, cette tension peut rapidement devenir dangereuse.

L’enjeu décisif : passer d’une succession familiale à une transition institutionnelle.

Le vrai défi du Cameroun consiste à transformer la question de l’après‑Biya en une question institutionnelle. Le président Paul Biya a été le visage de l’État pendant plus de quarante ans. Mais une démocratie ne peut jamais dépendre d’un seul dirigeant à vie. Le retour du Président à Yaoundé ne résout pas la question de sa succession ; il la repousse. Le véritable défi aujourd’hui est de savoir si le Cameroun pourra organiser une transition qui respecte la Constitution, la stabilité du pays, la diversité politique et la volonté du peuple. Une transition réussie doit reposer sur quatre conditions. Premièrement, la transparence constitutionnelle : les règles de succession doivent être claires et appliquées sans ambiguïté. Deuxièmement, la neutralité des institutions : l’administration, l’armée et les organes électoraux doivent rester au service de l’État, pas d’un parti ou d’une personne. Troisièmement, le dialogue politique : l’opposition doit pouvoir prendre part au débat sur l’avenir institutionnel du pays. Enfin, le renouvellement générationnel doit devenir une réalité politique. La question n’est pas seulement de remplacer un homme de 93 ans par un homme plus jeune ; il s’agit de renouveler les pratiques de gouvernance, les rapports entre l’État et les citoyens et les mécanismes de représentation politique.

Pour terminer cette analyse de la situation au Cameroun, il faut dire que le retour de Paul Biya à Yaoundé, après sa longue absence, peut donner l’impression que la crise institutionnelle est temporairement résolue. Ce n’est pas malheureusement le cas. Le retour du Président ne fait pas disparaître le problème successoral ; il le rend au contraire plus visible. Après quarante‑quatre trois ans de pouvoir, le Cameroun se trouve à la croisée des chemins. La création du poste de Vice‑Président est censée répondre à la question de la continuité de l’État, mais elle ne suffit pas à garantir la légitimité du futur pouvoir. Trois scénarios sont possibles : une succession institutionnelle préparée par Paul Biya, une succession maîtrisée par les réseaux du pouvoir, parfois avec une dimension familiale, ou une transition politique plus ouverte qui permettrait une vraie compétition démocratique.

Le premier scénario apporterait la stabilité. Le deuxième pourrait garder le système mais déclencher une crise de légitimité. Le troisième serait plus incertain politiquement, mais il pourrait marquer une rupture historique vers un nouvel équilibre démocratique. Au fond, la vraie question de l’après‑Biya n’est pas seulement qui remplacera Paul Biya, mais quel Cameroun succédera au Cameroun de Paul Biya. C’est là le véritable enjeu historique : passer d’un État fortement personnalisé à un État bien institutionnalisé où le changement de dirigeant ne devient ni désastre ni bouleversement, mais simplement un mécanisme habituel de la vie républicaine.

Dr Ben ZAHOUI DÉGBOU, Géographe-Journaliste, Spécialiste de Géopolitique et de Commerce International. Doctorant en Théologie, Institut de Théologie BIBLEDOC, P.O. BOX 118 STAFFORD, VA – USA (bibledoc.com).

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