
Dernère mise à jour -
Contrubution
Georges Taï Benson : dit « Grékou Madou », une icône de la Télévision qui a
marqué son temps. Par Dr Ben ZAHOUI-DÉGBOU
La disparition de Georges Taï Benson dit « Grékou Madou », le vendredi 25 septembre
2026 à Abidjan, à quatre-vingts ans, marque un tournant décisif pour la culture et
l’audiovisuel en Côte d’Ivoire. Il est né le 25 janvier 1946 à Treichville. Le fils adoptif du village de Kpapékou, est d’abord passé par l’École nationale d’art dramatique puis à l’Institut national des Arts (INA) à Abidjan. D’après le cinéaste Sidiki Bakaba, c’est dans cette dernière école qu’un instructeur français a remarqué le talent de Georges Benson et l’a orienté vers l’Office de Coopération Radiophonique (OCORA) à Paris pour une formation de deux ans
Après des stages en France et aux Etats-Unis, il rejoint la (RTI) en décembre 1965. Pendant plusieurs décennies, il devient l’un des visages les plus connus du petit écran
ivoirien, notamment grâce à « Rythme et Tradition », « Benson reçoit » et « Variétoscope ». Tous les spécialistes de l’audiovisuel et du monde culturel en Côte d’Ivoire et en Afrique notamment occidentale, s’accordent pour souligner d’un trait indélébile, son rôle, haut combien important, dans la formation de nombreuses générations d’animateurs, de producteurs et d’encadrement d’artistes.
C’est probablement le point qui permet, le mieux, de comprendre la carrière exceptionnelle à la RTI, de « Grékou Madou » qui ne sera pas cantonné dans une seule fonction comme on peut le constater. Son ami Sidiki Bakaba, décrit justement sa polyvalence : animateur de programme de divertissements, journaliste sportif, et présentateur du Journal télévisé. Cette polyvalence correspond exactement à la philosophie pédagogique de la structure qui l’a formé, en occurrence, le Studio-École la Société de la Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer (SORAFOM) créé en 1956 à Paris et devenue en 1962, l’Office de Coopération Radiophonique (OCORA).
Dr Thomas Leyris, explique justement dans « Le Temps des médias », (n° 40, 2023/1, p. 114-132) : « Le Studio-École de la SORAFOM-OCORA. Former des hommes et des femmes de radio africains au temps des décolonisations et des indépendances (1955-1969) », Le Chercheur français explique que l’ambition n’était pas simplement de produire des spécialistes étroits, mais de former de véritables « hommes et femmes de radio », capables de comprendre la totalité de la chaîne de production radiophonique et d’exercer leur métier. C’est un élément essentiel pour comprendre pourquoi Georges Benson pouvait passer avec autant d’aisance du divertissement au journal télévisé, du sport à la production culturelle, puis à l’accompagnement des artistes.
Le Studio-École de la RTI, créé 1972, à la place du Centre de Formation Professionnelle (CFP-1965), avait également une philosophie pédagogique qui mérite d’être soulignée. Pierre Schaeffer, son fondateur et son Directeur, André Clavé concevaient, « le Professionnel des médias comme un intermédiaire » au service de la parole des autres. Dans le même ordre d’idées, Dr Thomas Leyris appuie leur affirmation : « vous êtes les accoucheurs de la pensée d’autrui ». Le Professionnel des médias ne devait donc pas utiliser le micro comme une tribune personnelle et une arme, mais comme un instrument permettant de mettre les personnes en relation. Cette conception donne un éclairage intéressant sur Georges Benson et Roger Fulgence Kassy (1956-1989-pure produit du Studio-École de la RTI), une autre icône de la Télévision ivoirienne, devenus ensuite des formidables révélateurs de talents. « Grékou Madou » ne fut pas seulement celui qui parlait à l’écran ; il fut aussi celui qui faisait parler les autres, présentait les
artistes, leur donnait une visibilité et construisait des émissions autour d’eux.
Mais Georges Taï Benson ne se limite pas à l’histoire de la RTI. Il fait aussi partie de la mémoire populaire qui transforme parfois une figure nationale en « fils adoptif » d’un village. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le lien spécial qu’il entretenait avec Kpapékou, (Département de Gagnoa) où il a séjourné plusieurs fois, quand il était plus jeune, dans le cadre d’un programme d’alphabétisation d’adultes, dans les années 1970- 1980. La communauté villageoise de l’époque, reconnaissante, le baptisa « Grékou Madou » du nom d’un ancêtre de Magrou, l’un des cinq quartiers de son « village ». Georges Benson a été plusieurs fois à Kpapékou, notamment pour son émission « Qui êtes-vous » avec feu Bayoro Gnahoua dit « Dix billets » qui fut un honorable fils du village bien connu dans la région du Gôh.
Kpapékou et Georges Taï Benson : une filiation d’amour
Rappelons que Georges Taï Benson est né à Treichville, a passé une grande partie de son enfance à Grand-Lahou chez sa grand-mère, et revendiquait une origine familiale ghanéenne du côté de son père. Dans une interview de 2013, il a déclaré : « Je suis d’origine ghanéenne » et a rappelé avoir justement grandi à Grand-Lahou. Le lien entre Kpapékou et Georges Benson, doit être compris comme une adoption sociale, culturelle voire coutumière. Cette précision est importante. Dans les sociétés africaines, et notamment chez les Bhété, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire, l’appartenance à un village ne dépend pas seulement du lieu de naissance. Le nom, l’accueil de la communauté, la reconnaissance par les notables et l’intégration symbolique, créent une seconde forme de parenté, faite naturellement de devoirs mutuels, de mémoire et de reconnaissance. C’est le cas de « Grékou Madou » et la communauté villageoise de Kpapékou.
Cette dimension est très intéressante chez les Bhété. L’ouvrage de l’Ethnologue et Chercheur ivoirien, Kipré Guekpossoro Edme Baroan, « Mutation des noms africains : l’exemple des Bété de Côte d’Ivoire » (Nouvelles Éditions africaines, 1985), traite précisément de l’anthroponymie bhété, de l’attribution des noms et de l’adoption.
Ainsi, le fait que Kpapékou ait donné à Georges Benson le nom de « Grékou Madou » montre une appropriation communautaire de sa personne et de son immense œuvre pour l’audiovisuel et la culture en Côte d’Ivoire. Cette appropriation montre très bien qu’il a fini par appartenir à plusieurs espaces à la fois : il est né à Treichville, a grandi à Grand-Lahou, a travaillé longtemps à la RTI, et a été adopté par la communauté villageoise de Kpapékou dont il parlait très souvent dans toutes ses émissions. C’est lui qui a rendu très célèbre son village adoptif.
Georges Taï Benson, bien plus qu’un animateur de programme.
Il serait erroné de réduire Georges Benson à sa simple fonction d’animateur. L’Agence Ivoirienne de Presse (AIP) le décrit d’ailleurs comme une référence de l’audiovisuel
ivoirien, présent à plusieurs étapes de l’histoire de la Télévision nationale. La Ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, l’a résumé après sa disparition avec des mots forts : « un pionnier, un précurseur, une voix, un visage, une présence familière ». Elle ajoute que Georges Taï Benson a été « une signature » qui a donné une place à la culture, sur les écrans et qui a fait éclore de nombreux talents.
Cette appréciation d’une « Femme de culture », va au-delà du simple hommage. Elle place Georges Taï Benson dans l’histoire des médias ivoiriens comme un « médiateur culturel ». En effet, « Grékou Madou » ne présentait pas seulement des programmes. Il mettait en relation des artistes et le public. Il transformait les événements culturels en spectacles vivants télévisés. Il offrait une visibilité nationale à des talents qui, sans la Télévision et bien sûr, sans lui, seraient restés confinés seulement dans un espace essentiellement local.
C’est par exemple le cas d’Alpha Blondy parmi tant d’autres. Dans l’hommage que celuici a d’ailleurs publié après la mort de Georges Benson, le chanteur parle de leur rencontre en 1982 et attribue à Georges Benson, un rôle décisif dans le lancement de sa carrière discographique. Très reconnaissant, la star mondiale du Reggae décrit « Grékou Madou » comme « une bibliothèque vivante » et souligne sa capacité à garder et à transmettre la mémoire d’une époque aux générations futures. Il faut bien noté que cette affirmation de Jagger, éclaire bien la vision que tout le monde devrait avoir, de désormais, feu mon ainé de Kpapékou, à savoir « Grékou Madou ».
Ici, la « bibliothèque » dont parle Alpha, n’est pas bien sûr, un lieu où on garde des livres, mais, elle est tout simplement « une mémoire humaine ». Georges Benson connaissait les artistes, les orchestres, les producteurs, les techniciens, les animateurs et les récits qui formaient les coulisses de la Télévision ivoirienne et des salles de spectacles. En un mot, on peut donc dire, sans risque de se tromper, que sa mémoire personnelle s’est intégrée à la mémoire collective de notre riche et beau pays.
La Télévision ivoirienne comme espace de mémoire collective et « d’être
ensemble »
Les travaux des grands Théoriciens de la Télévision permettent de saisir la contribution de Georges Benson à l’édification de la mémoire culturelle collective ivoirienne. Le sociologue français Dominique Wolton, soutient que la Télévision peut créer un lien social et une unité symbolique dans une société diverse. Selon lui, la Télévision généraliste offre à des publics différents la possibilité de partager en même temps des références communes ; elle aide ainsi à construire un « être ensemble ».
Cette idée explique le phénomène Georges Benson. En Côte d’Ivoire, où les postes de télévisions étaient bien rares dans les années 1960-1980, le programme télévisé ne se regardait pas seulement seul. On le regardait en famille, dans les quartiers, dans les cours communes, chez les voisins ou dans les espaces publics ou encore les Centres d’informations. L’animateur qui apparaissait à l’écran devenait alors une présence presque familiale. Le parcours de « Grékou Madou », montre clairement ce mécanisme. Pendant plusieurs générations, sa voix, ses envolées oratoires dans une rhétorique parfaite, son visage et sa façon d’annoncer les artistes, ont nourri un imaginaire culturel
partagé.
La réflexion du célèbre Théoricien canadien de la Communication, Marshall McLuhan (1911-1980) est également pertinente : « The medium is the message », indique que le média n’est pas seulement un support de contenu : sa forme change la façon dont une société communique et se représente. Appliquée au contexte ivoirien, cette Théorie mesure l’impact de Georges Benson : il a été à la fois « contenu et contenant », présentateur et producteur, homme de télévision et personnage de Télévision. « Grékou Madou » ne se contentait pas d’apparaître à l’écran ; il contribuait à façonner ce que la Télévision ivoirienne allait devenir à travers l’encadrement de ses jeunes collaborateurs.
Georges Taï Benson (GTB) le « Boss ».
La réaction de ses collaborateurs montre aussi le côté humain de « Grékou Madou », Barthélémy Inabo Zouzoua, qui a travaillé avec Georges Benson pendant des décennies à la RTI, a déclaré, dès l’annonce du décès, qu’il était « un peu dépassé » par la nouvelle, tant la perte de son « Boss » était difficile à accepter. Ce témoignage rappelle que son héritage ne se limite pas aux émissions conservées dans les archives de la RTI, mais il touche plusieurs générations. Néanmoins, sa disparition crée ainsi l’impression d’une époque qui s’éteint. Quand Alpha Blondy justement écrit qu’avec Georges Benson « s’en va tout un monde », il ne s’agit pas seulement d’une formule funèbre. Il s’agit également de reconnaître la disparition progressive d’une génération qui a construit les premières références majeures de la culture médiatique ivoirienne. Dans cette perspective, le lien avec Kpapékou prend tout son sens. L’adoption d’un homme public par un village, montre que son identité dépasse largement son lieu de naissance.
Pour conclure cet hommage à mon cher aîné de Kpapékou, il faut simplement dire que Georges Taï Benson a passé la majeure partie de sa vie à faire entrer la Côte d’Ivoire dans les foyers grâce à la Télévision. Par son action, l’élégance rhétorique, la musique, la danse, l’humour, la culture populaire et les nouveaux talents, ont trouvé une visibilité nationale et internationale. Mais son parcours montre aussi qu’une célébrité médiatique peut revenir vers la société qui l’a regardée et que cette société peut s’en emparer symboliquement. C’est ce qui donne toute la profondeur de sa relation avec Kpapékou
Georges Taï Benson était le « Boss » pour ses collaborateurs à la RTI ; pour Kpapékou, il était devenu « Grékou Madou ». Le premier nom désignait sa stature professionnelle et médiatique, le second exprimait son appartenance coutumière et affective à une commauté. La Télévision lui a offert un public. La Côte d’Ivoire lui a largement ouvert ses bras. Kpapékou, en l’adoptant symboliquement, lui a peut-être donné ce que la Télévision ne pouvait pas lui offrir : une terre d’appartenance et de fraternité sincère.
La Côte d’Ivoire pleure aujourd’hui la perte d’un homme que la Ministère de la Culture décrit comme pionnier et précurseur. Il faut aussi se souvenir de celui qui a fait le lien entre les artistes et le public, entre la culture et les médias, entre la mémoire d’une génération et l’imaginaire de la Nation ivoirienne. Adieu GTB. Adieu le « Boss ». Pour Kpapékou, adieu « Grékou Madou ». Que son œuvre reste dans les archives de la RTI, dans la mémoire des artistes qu’il a soutenus, dans le souvenir de millions de téléspectateurs et dans la mémoire orale des communautés qui, comme Kpapékou, l’ont compté parmi leurs fils.
Dr Ben ZAHOUI-DÉGBOU, Géographe-Journaliste, Spécialiste de Géopolitique. Enseignant-Chercheur en Commerce International (Investissement Directs Étrangers – IDE – et Développement). Doctorant en Théologie, BIBLEDOC, Institut de Théologie, P.O. BOX 118 STAFFORD, VA – USA (bibledoc.com)







