Dernère mise à jour -
Contribution
On nous a appris, dès notre plus jeune âge, à considérer l’indépendance comme l’aboutissement ultime de notre histoire. On nous a enseigné qu’elle représentait la victoire de nos peuples sur la domination d’autres peuples, le triomphe de la dignité sur l’humiliation et la naissance d’une ère nouvelle où chacun pourrait enfin construire son destin en toute liberté. Chaque année, les mêmes drapeaux sont déployés avec une fierté soigneusement mise en scène. Les mêmes hymnes résonnent triomphalement sur les places publiques. Les mêmes défilés militaires traversent ce qui est abusivement qualifié d’avenues. Les mêmes discours officiels, soigneusement rédigés à coups de mots choisis et portés par un verbalisme creux qui célèbrent le courage des tenants du pavée, exaltent la grandeur de la nation et promettent un avenir toujours plus radieux.
Pourtant, une fois les fanfares réduites au silence, une fois les tribunes démontées et les feux d’artifice dissipés, une autre réalité s’impose. Une réalité bien moins glorieuse. Une réalité que les cérémonies ne peuvent plus masquer. Derrière les discours triomphants se cache le quotidien d’hommes et de femmes qui peinent à survivre. Derrière les drapeaux flottants se trouvent des familles qui ne savent pas comment nourrir leurs enfants. Derrière les slogans patriotiques se cache une jeunesse qui ne rêve plus de construire son pays, mais de le quitter par tous moyens possibles. Comment peut-on parler d’indépendance lorsque des millions de citoyens vivent encore dans une précarité permanente ? Comment célébrer la liberté lorsque tant de jeunes considèrent que leur seul espoir consiste à embarquer sur des embarcations de fortune, au risque de disparaître en mer ou dans le désert ? Quel sens donner à un rêve de souveraineté lorsque les diplômés les plus brillants n’ont qu’une ambition : offrir leur intelligence, leur énergie et leur avenir à d’autres nations qui sauront davantage les valoriser ?
On nous demande de célébrer une indépendance politique tordue, mais que vaut-elle lorsque l’indépendance économique demeure un mirage ? Que vaut un drapeau lorsque les budgets nationaux dépendent des créanciers internationaux ? Que vaut une Constitution lorsque les décisions économiques sont dictées par les contraintes de la dette, par les fluctuations des marchés mondiaux ou par des intérêts qui dépassent largement les frontières nationales ? Peut-on réellement parler de liberté lorsqu’un pays ne maîtrise ni son développement industriel, ni sa sécurité alimentaire, ni son avenir financier ?
Les infrastructures se dégradent pendant que les discours s’embellissent. Les écoles manquent de moyens alors que les promesses se multiplient. Les hôpitaux manquent de médicaments, de personnel et parfois même d’électricité, pendant que les cérémonies officielles absorbent des sommes considérables pour quelques heures de spectacle. Les routes s’effondrent, les campagnes sont oubliées, les villes grandissent dans le désordre, mais chaque année le même scénario se répète : on célèbre, on applaudit, on prononce de grands mots, puis chacun retourne à ses difficultés. Le mot « indépendance » est devenu un refuge commode. Un slogan que l’on brandit pour éviter de répondre aux vraies questions. Il suffit d’invoquer les héros du passé pour esquiver les responsabilités du présent. Il suffit de rappeler les sacrifices des anciens pour demander au peuple de patienter encore. Toujours patienter. Toujours espérer. Toujours croire que demain sera meilleur, alors que les décennies passent sans que les transformations promises ne deviennent réalité. Le plus inquiétant n’est peut-être pas la pauvreté elle-même, mais l’habitude que l’on prend à vivre avec elle. Le plus inquiétant est cette capacité collective à normaliser l’inacceptable. On finit par trouver normal que des enfants étudient dans des salles de classe délabrées. Normal que des malades meurent faute de soins. Normal que des diplômés restent sans emploi pendant des années. Normal que l’exil soit devenu le plus grand projet de vie de milliers de jeunes. Normal que l’on célèbre avec faste une indépendance qui, pour beaucoup, ne s’est jamais traduite par une véritable amélioration de leurs conditions d’existence.
Une nation, convient-il de la rappeler, ne se mesure pas à la beauté de ses cérémonies, mais à la dignité qu’elle garantit à ses citoyens. Elle ne se mesure pas au nombre de drapeaux hissés ni à la longueur des défilés, aux invités appelés à parader, mais à la qualité de son système éducatif, à l’efficacité de son système de santé, à la justice de ses institutions, à la sécurité de ses citoyens et aux opportunités qu’elle offre à sa jeunesse. Une indépendance qui ne protège pas les plus faibles, qui ne crée pas d’emplois, qui ne réduit pas les inégalités et qui ne donne pas confiance en l’avenir demeure une promesse inachevée. Et c’est « dohi », comme le dirait-on en d’autres cieux. Il ne s’agit pas de mépriser l’histoire ni de nier le combat de celles et ceux qui ont lutté pour la liberté politique. Leur sacrifice mérite le respect. Mais leur rendre hommage ne consiste pas seulement à déposer des gerbes de fleurs une fois par an. Leur rendre hommage exige de poursuivre leur œuvre en construisant des États capables d’assurer la justice, la prospérité et la dignité pour tous. Sinon, leur combat risque d’être réduit à un simple rituel commémoratif. Une indépendance véritable ne se proclame pas uniquement dans un discours. Elle se démontre chaque jour. Elle se voit dans des institutions solides, dans une économie créatrice de richesses, dans une justice impartiale, dans une administration au service du peuple plutôt qu’au service de quelques privilégiés. Elle se mesure à la possibilité, pour chaque citoyen, de vivre dignement du fruit de son travail sans être contraint de chercher ailleurs ce que son propre pays devrait pouvoir lui offrir.
Il est donc temps d’avoir le courage de poser les questions qui dérangent. Non pour dénigrer nos nations, mais pour les pousser à devenir enfin ce qu’elles prétendent être. Il est temps de cesser de confondre les symboles avec les résultats, les cérémonies avec le progrès, les discours avec les actes. Car une liberté qui ne garantit ni la dignité, ni la justice, ni l’égalité des chances, ni l’espérance cesse d’être une véritable libération pour devenir un simple mot que l’on répète chaque année afin de donner l’illusion que tout va bien. L’indépendance ne devrait jamais être une destination atteinte une fois pour toutes. Elle devrait être un engagement permanent envers les citoyens. Tant que des peuples continueront de souffrir de la faim, de la corruption, de l’injustice, du chômage massif, de l’exode de leur jeunesse et de la dépendance économique, il sera non seulement légitime, mais nécessaire, de s’interroger sur le véritable sens de cette indépendance que l’on célèbre avec tant d’enthousiasme. Car une nation n’est réellement libre que lorsque son peuple l’est aussi.
© DOCTEUR KOCK OBHUSU
Économiste – Ingénieur








